Primaire de la gauche : la social-démocratie a-t-elle encore un avenir ?

Manuel Valls, partisan d’une social-démocratie réformée, rencontre des difficultés dans sa campagne. Pour Renée Fregosi, Il lui reste peu de temps pour assumer de nouveau la lutte contre l’islamisme et les deux gauches irréconciliables.

FIGAROVOX/TRIBUNE – 

Renée Fregosi est une philosophe et politologue française. Directrice de recherche en Science politique à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle, elle a récemment publié Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates (éd. du Moment 2016).
Comme semblent l’indiquer les enquêtes d’opinion, la candidature de Manuel Valls peine à créer une dynamique. Présenté comme le candidat de substitution à François Hollande, Manuel Valls a fait le choix absurde d’adoucir son image et de renoncer à affirmer un projet social-réformiste cohérent: résolument populaire et laïque, à la fois européiste et républicain. Il lui reste 15 jours pour revenir à la ligne qui a été la sienne, celle notamment de la lutte contre l’islamisme, des deux gauches irréconciliables et de la promotion d’une social-démocratie rénovée.

La social-démocratie est l’antithèse de la gauche radicale.

Car la social-démocratie est l’antithèse de la gauche radicale. Alors que Marx avait prophétisé la mort inéluctable du capitalisme paupérisant les masses, et son abolition par les prolétaires, les sociétés occidentales ont vu le capitalisme se développer en enrichissant certes de façon inégale mais globale y compris les travailleurs exploités. Tandis que Lénine persistait dans l’idée de mettre fin au capitalisme et de l’abattre par une révolution violente quitte à aller à l’encontre de la volonté populaire, les sociaux-démocrates comme Edouard Bernstein qui en théorisa le projet, répondirent en prenant acte du réel et en imaginant de maîtriser la puissance capitaliste pour le bien de tous.

La social-démocratie s’est donc instaurée comme le cadre de négociations pour organiser un partage de plus en plus juste des richesses produites collectivement.

La social-démocratie s’est donc instaurée comme le cadre de négociations pour organiser un partage de plus en plus juste des richesses produites collectivement. L’archétype français de ce système mais qui, malgré sa réussite, n’a jamais été érigé en France en modèle politique cohérent et conquérant, c’est les accords de Matignon en 1936: sous la pression de la mobilisation syndicale, les détenteurs du capital consentent à redistribuer directement un part des profits au travail (par des augmentations de salaires, réductions du temps de travail et congés payés) et une autre partie aux pouvoirs publics pour assurer des prestations sociales (retraite, accident du travail notamment dans ce premier temps) et l’amélioration des services publics (éducation, santé, culture pour tous). En retour, les travailleurs payent eux aussi des charges sociales et s’engagent à la paix sociale. La loi quant à elle institutionnalise le compromis social, garantit les accords entre partenaires et fixe le cadre de négociations régulières.

Poursuivant la tactique mitterrandienne, François Hollande a toujours refusé de « cliver », et s’interdisant de trancher sur le fond des questions.

Ces avancées considérables pour le prolétariat et la société française toute entière, qui suscitèrent un large consensus, contrevenaient radicalement à la stratégie révolutionnaire rupturiste communiste, même si pour des raisons conjoncturelles, le bolchevisme accepta de s’y associer à certaines périodes. A son tour, l’Union de la gauche a consolidé le fantasme d’une alliance naturelle entre l’autoritarisme communiste et le libéralisme socialiste. Poursuivant la tactique mitterrandienne, François Hollande a toujours refusé de «cliver», et s’interdisant de trancher sur le fond des questions, il préféra toujours la complaisance à l’égard de la gauche radicale d’aujourd’hui, égalitariste, pédagogiste, justicialiste, multiculturaliste et idiot utile de l’islamisme. Renonçant par ailleurs à son projet annoncé de convaincre les partenaires européens d’une indispensable unification fiscale et sociale, il acheva ainsi de ruiner le principe social-démocrate qui aujourd’hui impose une mise en œuvre européenne et des régulations au niveau mondial.

Sur les décombre d’un quinquennat calamiteux, à la vieille de l’élection présidentielle, la rénovation de la social-démocratie à l’échelle européenne n’est pas à l’ordre du jour.

Sur les décombre d’un quinquennat calamiteux, à la vieille de l’élection présidentielle de 2017, la rénovation de la social-démocratie à l’échelle européenne n’est alors pas plus à l’ordre du jour que sous François Mitterrand chez ses héritiers hollandais. Faute d’un projet commun articulant objectifs traditionnels (redistribution et innovation) et nouveaux défis (mondialisation et totalitarisme islamiste), la «gauche de gouvernement» présente de pâles figures et des perspectives peu enthousiasmantes. Pourtant, et l’engouement peut-être éphémère pour Emmanuel Macron en est un indice, l’audace d’une proposition résolument réformiste pourrait rassembler largement. Balayant le prêchi-prêcha des prétendues «valeurs de la gauche» par la ferme affirmation des principes laïques du combat pour la libre pensée et l’émancipation des individus, refusant la culpabilisation de l’occident et l’impuissance de l’Europe, le candidat socialiste serait le seul légitime à porter les espoirs à la fois d’une plus juste redistribution, d’une libéralisation des énergies entrepreneuriales et d’une régulation supranationale du capitalisme.

Manuel Valls doit également s’inscrire en faux contre la vision assistantielle et multiculturaliste d’une société fracturée.

Pour ce faire, Manuel Valls doit également s’inscrire en faux contre la vision assistantielle et multiculturaliste d’une société fracturée. Rejetant le paradigme déficitaire consistant à abaisser pour tous le niveau d’exigence dans l’éducation nationale, au risque de contredire certains de ses soutiens comme Najat Vallaud Belkacem, il doit réaffirmer le modèle de l’élitisme républicain. Luttant contre l’injonction du respect de la prétendue liberté des femmes, il doit rappeler que le voile est symbole d’impureté et de soumission, et s’opposer à toute demande communautariste sur les lieux de travail, dans les espaces publics et tous les établissements d’enseignement quelque soit leur niveau. Combattant l’illusion d’un nationalisme du repli, il doit articuler de façon cohérente exigences sécuritaires et stratégie internationale.

A l’inverse des enjeux de la primaire à droite, clarifier ce que doit être un projet de gauche réformiste permettrait à la fois de rassembler le plus grand nombre de sympathisants socialistes et de poser les bases d’un rassemblement plus large, au de-là de la gauche. Car le cœur de l’électorat socialiste est aujourd’hui convaincu du bien fondé de l’option réformiste, contrairement à ce que croient trop souvent les dirigeants de PS. Certes, il restera toujours des marges bolchevisantes impossibles à rallier mais faire prévaloir enfin le social-réformisme sur les dérives gauchisantes lors des primaires socialistes, c’est aussi la seule façon de retrouver une dynamique à gauche et au centre. Manuel Valls porte cette lourde mais exaltante responsabilité. Seul héritier putatif de Michel Rocard et à travers lui de Blum et de Mendès, en aura-t-il la stature? Le temps lui est compté pour en faire la preuve.

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